Renouveau de la franc-maçonnerie en Slovaquie et en République tchèque


Extraits d'un article de Peter Bu paru dans La Chaîne d'Union, éditions EDIMAF, GODF, Paris, n° 18-19.

La chute du mur de Berlin en 1989 a soulevé une immense vague d'espoir. L'Europe centrale et orientale allaient redevenir démocratiques et sur cette base se réunir avec l'Europe occidentale.
Pour nous les francs-maçons cela signifiait que l'autre moitié de notre continent se rouvrait à nos impératifs de liberté, d'égalité des droits, de tolérance, de fraternité universelle.
Au nom de ces idéaux et pour aider les " pays de l'Est " qui avaient besoin de s'appuyer sur ces principes pour sortir du bourbier du stalinisme, quelques dizaines de frères du Grand Orient de France (GODF) et d'autres obédiences, touchants d'enthousiasme et de naïveté, se sont rués la tête baissée sur le chantier de la reconstruction des mouvements maçonniques.

Reconstruire sur un champs de ruines

Sur le territoire de l'ex-Tchécoslovaquie, la franc-maçonnerie avait des racines anciennes et profondes, mais personne ne se rendait compte à quel point il allait être difficile de les déterrer et de leur rendre vie.
En effet, pendant la 2e guerre mondiale, le nazisme allemand a détruit ou confisqué presque tout ce qui se rapportait à la franc-maçonnerie - livres, outils, documents. Le peu qui restait a disparu sous le rouleau compresseur communiste. Voyant dans notre mouvement, à juste titre, une puissante expression et un outil efficace de la démocratie, ces deux régimes totalitaires ont persécuté ses acteurs et intimidé ses sympathisants. De surcroît, ils ont calomnié la maçonnerie avec l'énorme force de leur propagande.
Après 50 ans de ce traitement, la franc-maçonnerie n'était plus, aux yeux de la très grande majorité de la population, qu'un vague concept, perçu le plus souvent comme un complot capitaliste, juif ou mafieux pour la domination mondiale. D'autant plus que l'église catholique tchécoslovaque, elle aussi sclérosée par le régime stalinien, longtemps coupée du monde et plus conservatrice encore que le Vatican, a ajouté son grain de sel à cette méfiance.

Comment reconstruire sur un tel champs de ruines ?
Heureusement, les initiateurs du renouveau de 1989, au moins ceux qui venaient de l'étranger, ne se rendaient pas compte de l'étendu des dégâts. Ils ne pensaient pas non plus aux risques qu'ils prenaient. Des "risques" sur le plan maçonnique, car comment éviter les malentendus et les erreurs dans un tel contexte, mais aussi des risques personnels.
Certes, la situation politique venait de changer radicalement et il n'était pas sans importance que le nouveau Président Vaclav Havel ait bien connu la franc-maçonnerie grâce à l'histoire de son pays aussi bien que à sa propre tradition familiale.
Mais qui pouvait être sûr qu'une crise ne ramènerait pas au pouvoir l'aile dogmatique du parti communiste et/ou les nationalistes ? L'un et l'autre restaient hostiles à la maçonnerie qu'ils continuaient à dénigrer - comme ils le font encore aujourd'hui. Les premiers profanes tchèques et slovaques qui ont répondu à nos sollicitations, savaient que si la situation devait tourner de cette façon, ils pourraient se retrouver dans le rôle de boucs émissaires. Les uns ont ignoré ce danger avec superbe, les autres ont réussi à ne pas succomber à des moments d'angoisse.

La franc-maçonnerie sur le territoire tchèque et slovaque
de 1777 à 1951

Sur les territoires slovaque, morave et tchèque la franc-maçonnerie a longtemps évolué dans le cadre de l'empire austro-hongrois.
A Prague, la 1ère loge nommée Aux trois couronnes , créée par l'Allemand Rutowsky, date de 1742.
A Bratislava, une première ébauche de la franc-maçonnerie, issue des traditions ésotériques plus anciennes, est néée à peu près à la même époque. Puis la première loge proche de notre conception de la maçonnerie qui s'intéressait non seulement à l'ésotérisme, mais aussi aux problèmes de société, a été créé par Draskovic, officier de son état, en 1777.
Après une évolution mouvementée, émaillée de surveillances policières et d'interdictions, la partie tchèque et slovaque de l'empire comptaient avant la première guerre mondiale 32 loges et " triangles ", travaillant en allemand ou en hongrois.

En 1919, après la proclamation de la Tchécoslovaquie par Tomas G. Masaryk, Milan R. Stefanik et Eduard Benes (les deux derniers connus comme francs-maçons initiés en France), 15 frères tchèques appartenant à la loge allemande Hiram aux trois étoiles qui travaillaient à l'Orient de Bratislava (jusque là la maçonnerie était interdite sur le territoire tchèque) ont allumé à Prague les feux de la loge Jan Amos Komensky 1). Une autre loge initiée par des frères italiens, avait été fondée 45 jours plus tôt.

A Bratislava, Slovaquie, la première loge slovaque Jan Kolar est née en 1925.

À la veille de la 2ème guerre mondiale le mouvement maçonnique tchécoslovaque comptait plusieurs Grands Orients avec environ 42 loges et " triangles " avec quelques 2000 adhérents.
50 ans plus tard, il n'en restait rien ou presque rien. Mais la maçonnerie faisait partie de l'héritage culturel de ce pays et devait lui être rendue.

1989 : Chute du mur de Berlin.
1990 : Renouveau en République tchèque.

En mars 1990 le quotidien pragois Mladá Fronta publie un bref article sur la la franc-maçonnerie et indique l'adresse du GODF où l'on peut écrire pour d'autres informations : le secrétariat de la rue Cadet a reçu presque 2000 lettres ! Elles ont été transmises à un jeune Tchèque, initié à Paris, Jirí Matous (Georges Mathieu) qui rentrait à Prague pour entreprendre dans le domaine des media.
Parmi les expéditeurs figuraient plusieurs vieux franc-maçons de l'avant-guerre ou leurs descendants qui ont aidé Matous à retrouver des rituels tchèques, quelques livres, l'ancienne Constitution. Dans l'euphorie du moment (une partie de l'opinion leur en a voulu par la suite), le Président Havel et plusieurs politiciens importants ont reçu une délégation du GODF, dirigée par Jean-Robert Ragache, André Combes et Jacques Oréfice.
Tous ces efforts ont abouti au rallumage des feux de la loge Comenius à l'Orient de Prague le 14/11/1990, 2) puis à la création d'autres ateliers sur le territoire tchèque et morave, à Plzen, Brno, Ostrava, Podivin, et enfin à la création du Grand Orient Tchèque le 23/10/1993.
Cinq autres obédiences françaises, belges, italiennes et allemandes ont fait rapidement des efforts similaires et aujourd'hui, la maçonnerie tchèque, réunissant environ 500 soeurs et frères, connaît toute la palette de la vie maçonnique moderne, y compris une loge mixte du Droit Humain et une loge féminine, initiée début 2001 à Prague par la GLFF.

1993 : Renaissance en Slovaquie

Après avoir fondé une loge à Brno, les frères tchèques avaient l'intention d'oeuvrer aussi en Slovaquie. En 1991, ils m'ont demandé de les aider " un peu " et m'ont transmis 19 lettres, reçues de Slovaquie, afin que je prenne contact avec leurs auteurs. Je ne me suis pas douté que, submergés de travail profane et d'activités maçonniques dans leurs Orients, les frères tchèques allaient me laisser gérer le dossier slovaque tout seul, à partir de Paris.
Entre temps, l'atmosphère dans l'ex-Tchécoslovaquie a changé. L'enthousiasme a cédé place aux difficultés économiques, l'intérêt pour la franc-maçonnerie s'est estompé, la méfiance a refait jour. La maçonnerie en Slovaquie n'avançait guère.
En février 1993 j'ai donc organisé une conférence de presse et un débat public dont l'intervenant était le délégué du Conseil de l'Ordre Jacques Oréfice. Sept ou huit articles sont parus dont un indiquait l'adresse du GODF, ce qui a suscité plusieurs nouvelles demandes d'information.
Avec l'accord du Conseil, j'ai donné deux autres interviews à la radio, puis à la télévision, écrit des articles d'information, cherché des éditeurs susceptibles de publier des ouvrages sur la maçonnerie 3), traduit les rituels en slovaque et fait fabriquer tous les outils symboliques par un ami scénographe. Rapidement, je me suis retrouvé à correspondre, à partir de Paris, avec quelques deux cent profanes.

L'allumage des feux de la loge Humanizmus (Humanisme), Orient de Bratislava, a eu lieu le 8/5/1993 au château de Mojmirovce, près de Nitra, sous les auspices du GODF et en présence d'une quarantaine de soeurs et de frères français, autrichiens, belges et tchèques dont les Grands Maîtres de la GLFF et du GOB.
Les quatre premiers maçons slovaques ont été initiés le lendemain, après enquêtes réglementaires que j'ai faites avec l'aide des frères moraves.
Depuis, la loge se réunit deux fois par mois, malgré toute sorte de difficultés matérielles, notamment le manque d'un temple permanent (il n'est pas facile de se transporter pendant des années d'endroit à endroit) et dans un relatif isolement que seuls les frères tchèques rompent parfois. Cependant, la Loge, très respectueuse des rites et de la Constitution, semble assez solide. A présent, elle assure son extériorisation par un excellent site Internet (www.humanizmus.sk).
Une autre loge vient d'être créée à Bratislava sous l'influence d'une Obédience allemande. Ni la maçonnerie féminine ni la maçonnerie mixte ne se sont encore implantées en Slovaquie, mais plusieurs femmes ont été initiées par la loge du Droit Humain à l'Orient de Prague.

Peter Bu

1) Cette loge portait le nom du philosophe tchèque Comenius dont les écrits - qui auraient été connus des frères Désagueliers et Anderson - sont souvent considérés comme l'une des sources de la la franc-maçonnerie moderne. (Les oeuvres complètes de Comenius, traduites en français, ont été publiées il y a quelques années par l'UNESCO.)
2) Il semble que dès 1988, quelques la francs-maçons pragois, appartenant à une loge d'origine italienne, ont fait des efforts pour reconstituer leur atellier, sans réussir.

3) En France, il est difficile d'imaginer à quel point ces livres pouvaient être importants. Car comment créer et développer durablement une loge loin de toute autre, pratiquement sans contact avec des frères plus expérimentés, sans aucun atelier de formation, si l'on n'a pas au moins des livres sur l'histoire de la franc-maçonnerie, sa philosophie, son éthique, ses symboles?
Certes, les frères. slovaques ont pu se rendre quelquefois aux travaux de Perpetuum Mobile à Vienne et ont fait deux formidables voyages en France où ils ont été reçu très fraternellement à l'orient de St Germain en Laye et à celui d'Epinal, mais la barrière de la langue limitait les échanges. Ils se rendent un peu plus souvent à Brno ou à Podivin, mais les frères moraves redécouvrent la maçonnere tout autant qu'eux mêmes…
A présent, il existe une bibliothèque maçonnique en langues tchèque et slovaque assez fournie (cf la liste d'ouvrages sur ce site), comprenant Les Constitutions d'Anderson comparées aux écrits de Komensky (Comenius), Le symbolisme maçonnique de Jules Boucher, L'Initiation de Daniel Beresniak et bien d'autres.
Mais les circuits de distribution des livres ayant été désorganisés, les maisons d'édition publiant ce type de livres sont fragiles. Dommage que le GODF ne contribue d'aucune manière à la publication de tels ouvrages.

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